Introduction : Murs de pierres, une signature cévenole

Ils se dressent un peu partout où le relief s’impose, filent le long des chemins, retiennent la terre, ou jalonnent les parcelles dans un silence minéral. Mais derrière ces alignements de pierres, souvent centenaires, se cachent des destins bien différents et des usages précis. S’il y a dans chaque mur de pierre sèche une part d’ingéniosité locale, il existe deux grandes familles d’ouvrages : le mur de soutènement et le mur de clôture. Les confondre serait gommer l’histoire des paysages ruraux, et ignorance qui, sur nos sentiers, prive du bonheur de comprendre ce qui structure la campagne ardéchoise.

Ouvrages de pierre sèche : définition commune, fonction singulière

La pierre sèche, c’est l’art d’assembler des pierres sans mortier. Les murs qui en résultent, aussi bruts soient-ils, témoignent d'un savoir-faire transmis sur des générations. Ils relèvent de la technique vernaculaire reconnue au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2018 (Unesco).

Toutefois, au-delà de la technique, la destination de l’ouvrage distingue, dès l’origine, mur de soutènement et mur de clôture. Cette distinction porte sur :

  • La fonction principale (retenir, ou délimiter)
  • Les contraintes de construction
  • L’impact paysager
  • Leur maintenance dans le temps

Mur de soutènement en pierre sèche : tenir contre les forces de la nature

À quoi sert un mur de soutènement ?

Le mur de soutènement a d'abord une vocation structurelle : il retient la terre pour créer ou maintenir une surface plane où le terrain naturel s'effondre. Autrement dit, il permet de gagner des terrasses (faïsses en Ardèche, bancels en Cévennes), rendant cultivables des pentes abruptes et facilitant la gestion de l’eau et de l’érosion.

Quelques chiffres à retenir :

  • Un mur de soutènement peut facilement dépasser 1 à 2 mètres de haut, certains atteignent exceptionnellement 4 à 5 mètres sur des restanques méditerranéennes (source : pierreseche.fr).
  • Dans les Cévennes ardéchoises, ces murs constituent l’un de principaux héritages du XIXe siècle, époque où la châtaigneraie a façonné le paysage (Inventaire Paysages Occitanie).

Comment un mur de soutènement tient-il debout ?

C’est un ouvrage d’ingénierie “vernaculaire” : massif à la base (souvent le double d’épaisseur par rapport au sommet), incliné légèrement vers la terre à retenir (batter), parfois doté de pierres plantées verticalement (“boutisses”) et toujours ajouré pour laisser filtrer l’eau. Ce sont précisément ces vides – les “barbacanes” – qui protègent le mur du ruissellement destructeur.

Construction typique :

  • Fondation : creusée dans la terre, parfois jusqu’au rocher
  • Pierres de base : les plus grandes pour stabiliser
  • Montage en double parement, l’intérieur étant rempli de pierres plus petites
  • Inclinaison (batter) de 5 à 15 % en moyenne
  • Barbacanes ménagées entre les pierres

Au fil du temps, la végétation (mousses, racines de petites graminées) accompagne l’ouvrage, fixant les pierres, contribuant à sa stabilité mais l’exposant aussi, à la longue, à une possible déstabilisation.

Rareté et fragilité : un défi d’avenir

Dans la vallée de la Drobie, moins de 30 % des murs de soutènement recensés vers 1900 seraient encore en place aujourd’hui. L’abandon agricole, l’érosion et le manque d’entretien les mettent en danger (source : Conseil départemental de l’Ardèche, 2021). Leur restauration implique un savoir-faire pointu, aujourd’hui redécouvert et enseigné dans des stages labellisés.

Mur de clôture en pierre sèche : frontière, protection et mémoire des lieux

À quoi sert un mur de clôture en pierre sèche ?

Le mur de clôture a pour but de délimiter un espace, marquer une propriété, protéger les cultures de la divagation des animaux ou structurer un parcours. Ici, la question de la poussée des terres ne se pose pas : ce mur n’a pas vocation à retenir de la terre, juste à faire office de barrière.

On retrouve ce type de mur en lisière de champs, le long des chemins, autour des bergeries (jasses), aux abords des villages. Leur hauteur varie selon l’usage :

  • 0,60 m à 1 m quand il s’agit seulement d’orienter le bétail (clapas en Ardèche méridionale)
  • Jusqu’à 1,50 m pour contrarier le passage des chèvres

Une règle implicite : le mur clôture n’a jamais besoin d’être aussi épais ni incliné qu’un mur de soutènement.

Principes de montage : simplicité et rapidité

Puisque la fonction ne repose que sur la tenue verticale, l’appareillage diffère :

  • Fondation modeste, le plus souvent sur le sol en place
  • Épaisseur : rarement supérieure à 30–40 cm
  • Montage en 1 ou 2 parements, l’intérieur remplis de pierres plus petites ou de terre
  • Peu ou pas d’inclinaison
  • Réalisation en une à deux journées par deux personnes (pour une quinzaine de mètres linéaires avec pierres locales, chiffres recueillis auprès d’un artisan ardéchois, 2023)

Le caractère souvent irrégulier et la diversité des pierres utilisées révèlent une adaptation à la ressource disponible : on parle parfois de “recyclage” des pierres issues du décaissage des champs ou chemins.

Comparaison : critères distinctifs entre soutènement et clôture

Critère Mur de soutènement Mur de clôture
Fonction Retenir une poussée de terre, créer des terrasses Délimiter, protéger, guider
Epaisseur (base / sommet) 60–120 cm / 40–60 cm 30–40 cm en moyenne
Hauteur 1–5 m (rarement plus) 0,6–1,5 m
Fondation Profondément ancrée Souvent superficielle
Inclinaison Obligatoire (5–15 %) Près de la verticale
Barbacanes Oui, pour drainage Pas nécessaire
Durée de construction Semaine(s) Quelques jours

Impacts paysagers et témoignages locaux

Dans la vallée de la Drobie, ces deux types de murs cohabitent, sculptant le paysage comme une mémoire vivante. Le promeneur attentif remarquera que, là où les terrasses sont larges et planes, c’est souvent à la prouesse du mur de soutènement que l’on doit la métamorphose du relief. À l’inverse, sur les crêtes ou entre deux parcelles, la ligne moins massive du mur de clôture guide le regard, accompagne le passage.

« Mon grand-père me disait toujours : sans mur de soutènement, c’est la terre qui descend à la rivière, sans mur de clôture, c’est la chèvre des voisins qui monte au potager ! » Témoignage recueilli auprès d’un habitant de Sablières.

  • Entre 2010 et 2020, près de 40 % des restaurations accompagnées par le Parc des Monts d’Ardèche ont concerné les murs de soutènement, essentiels à l’entretien des terrasses menacées par l’enfrichement (source : bulletin du Parc).
  • Le mur de clôture, souvent plus sujet à disparition par enfouissement ou effondrement, tient une place forte dans la perception du bocage méditerranéen (source : Fédération Française des Professionnels de la Pierre Sèche).

Pistes pour reconnaître et préserver ces patrimoines

  • Observer : forme générale, largeur à la base, présence ou non d'inclinaison, vacuoles pour l’eau : indices précieux.
  • Interroger les anciens : chaque village possède ses usages, parfois des termes différents pour ces ouvrages (faïsse, terrasse, clapas, murga).
  • Participer à des chantiers-écoles : de nombreuses associations en Ardèche et dans le Sud-Est proposent des formations, ouvertes à tous les âges (les Pierres du Gard).
  • Ne pas négliger l’entretien : la réactivité, après un affaissement, fait la différence entre simple réparation et reconstruction intégrale.
  • Respecter les espèces végétales installées : certaines, comme la joubarbe sur les sommet de murs, protègent les pierres de la chaleur.

Ouvrage vivant pour paysages vivants

Derrière leur apparente simplicité, murs de soutènement et murs de clôture sont à la fois outils, frontières, supports de biodiversité et signatures de mémoire rurale. Les distinguer, c’est déjà les respecter et contribuer à leur préservation, pour que nos paysages gardent cette poésie brute qui donne à la vallée de la Drobie, et plus largement à l’Ardèche, leur beauté singulière.

Retrouver aujourd’hui la fierté du geste, transmettre les astuces de construction, reconnaître la juste épaisseur ou la douce inclinaison d’un mur, c’est aussi assurer à ces ouvrages de pierre sèche une vie longue et féconde, tout en offrant à chacun la possibilité de lire autrement les chemins et versants de ce territoire authentique.

En savoir plus à ce sujet :